jeudi 16 février 2017

"Tchaïtcheï" et "Jardin interdit"

Bonjour, les plus fidèles de mes lecteurs!

Aujourd'hui je vais vous raconter à propos de deux de mes nouveaux projets.

Enfin, les projets sont assez anciens (oui, ce sont ceux qui attendent leur tour dans un long tiroir!)

Donc, leur tour arrive.

Il s'agit de deux contes dont les textes existent pour l'instant en russe, mais pas en français.

Le premier, "Tchaïtcheï". J'ai écrit ce conte en 2015. Pour avoir sauvé leur fille, un sorcier demande aux pauvres paysans de la lui donner en élève. Les parents sont horrifiés à l'idée de ne plus la revoir, mais le sorcier les manipule en leur disant que pour sa complète guérison, la petite fille doit rester près de lui. Désespérés, les parents la confient au sorcier.






Le deuxième conte s'appelle "Jardin Interdit". Pareil, écrit en russe en 2015, pas de traduction pour le moment.
Les 12 filles d'un méchant roi découvrent un jour qu'il leur avait cachait un terrible secret. Pour trouver la clé du mystère les princesses tentent l'impossible et franchissent tous les obstacles.

lundi 27 juin 2016

La tribu des enchanteurs


Une jeune fille, habillée un peu bizarrement pour les environs, marchait dans les rues de Trassivédillia. À en juger par son allure, c'était une jeune fille insouciante et joviale. Ses grandes jupes aux dentelles, mises l'une sur l'autre, crépitaient légèrement en se frottant. Les nombreux bracelets et colliers de la belle étrangère brillaient au soleil couchant, en accompagnant sa démarche d'un agréable tintement. Elle rentrait chez elle, dans le campement situé en dehors de la ville.

Les rares passants la regardaient avec intérêt. Depuis deux semaines les villageois étaient habitués aux gens de ce peuple ambulant, le peuple qui voyageait sans jamais s'arrêter quelque part pour longtemps. Ils se nommaient eux-mêmes : la tribu des enchanteurs.

À la sortie de la ville, la jeune fille aperçut une figure adossée au mur de la forteresse qui entourait Trassivédillia, une figure cachée dans l'ombre d'un grand peuplier.

« Papa ! Je t'ai vu ! s’exclama la jeune fille. Tu es encore venu me chercher! »

La figure se décrocha du mur et sortit de l'ombre. Vieux Shanti, comme l’appelaient les gens de sa tribu – en réalité il s'appelait Shantitzalcoatle – n'était pas tellement vieux. La grisaille touchait à peine ses cheveux ; son cœur fut toujours jeune et généreux, malgré les années de voyages et de désenchantements. Les gens qui le voyaient toujours avec son violon dans les mains, disaient de lui : « Ces deux épaves sont collées l’une à l’autre ! » Il jouait sa musique partout où il venait, en disant : « La musique sème la joie ! » ou encore : « La musique est la chose la plus puissante après l'amour ! »

Depuis quand et pourquoi lui et les gens de sa tribu voyageaient ? Personne ne s'en souvenait plus. Les enchanteurs apportaient de la magie partout où ils venaient. Ils faisaient beaucoup de découvertes et de miracles pour l'humanité.

Souvent Shanti racontait à sa fille, la jeune et belle Ilona, la légende de leur peuple. Selon cette légende, leurs ancêtres étaient tombés un jour sur une source de la magie. C’était une substance qu’ils n'avaient jamais vu auparavant, elle ne ressemblait ni à l’eau, ni au feu, mais à tout autre chose. Ils comprirent tout de suite qu'il s'agissait de quelque chose d'extraordinaire et ils voulurent emporter un peu de cette substance. Mais puisqu'ils n'avaient rien où la mettre, ils en remplirent leurs chapeaux. Depuis, le chemin vers la source était perdu, et les chapeaux se transmettaient d'une génération à l'autre afin de préserver la magie dont ils avaient été imprégnés.

« Papa, pourquoi notre peuple voyage-t-il partout dans le monde ? demanda Ilona après avoir écouté encore une fois cette vieille histoire.

– Nous devons distribuer cette magie aux gens, car personne ne pourra plus trouver le chemin vers la source magique. On doit continuer de créer la beauté et la bonté autour de nous ! répondit Shanti.

– Mais pourquoi on ne s'arrête jamais longtemps dans le même endroit, pourquoi ne construit-t-on pas nos propres maisons ?

– Parce que les gens n'aiment pas que l'on leur fasse du bien. Ils répondent toujours avec du mal au bien qu'on leur apporte. Il y a beaucoup, beaucoup de mal dans le monde ! Mais l'essentiel, c'est de ne pas perdre l'espoir. Il faut continuer à recréer le monde. Ainsi il sera sauvé !

– Ce n'est pas juste, papa ! se fâcha Ilona. – Pourquoi nous ? Pourquoi les autres peuples ne créent pas de beauté et de bonté autour d’eux ? Nous ne pouvons pas porter ce fardeau tout seuls !

– Dans chaque peuple il y a des créateurs, Ilona ! Il y a des gens qui naissent avec des pouvoirs magiques. Malheureusement, certains ne le savent pas, ou alors ils vivent toute leur vie comme des gens normaux. D'autres gâchent leur talent. Tous les cent ans, il y en a seulement quelques uns qui révèlent la magie qui somnole en eux, afin de la partager avec le reste du monde. Nous voilà de retour ! » s'exclama soudainement Shanti en s'adressant à quelqu'un d'autre.

Ilona marchait à côté de son père, tout en étant plongée dans ses pensées embrumées par les histoires mystérieuses de Shanti. Elle sursauta à l’exclamation de son père. Puis, elle redescendit sur terre, fit un baiser à Shanti, toujours un peu distraite, et rejoignit ses jeunes copines qui discutaient chaudement un peu plus loin.

Shanti rentra dans la tente, mais en ressortit aussitôt, l'air inquiet.

«  Ilo! Eh, Ilo! Où est mon chapeau ? »

Ilona l'entendit et s'approcha, tout en gardant les yeux baissés.

« T’as dit que tu allais le nettoyer. Où l’as-tu mis ? Houlà ! Je n'aime pas cette drôle d'expression sur ton visage ! Qu’as-tu fait, Ilo ? »

Ilona se mit à parler, et ses joues devenaient de plus en plus rouges. Elle avoua qu’elle avait prêté le chapeau magique à l'un de ses nouveaux amis de Trassivédillia. Selon elle, c'était pour une bonne cause. Puis, comme ça, la tribu des enchanteurs aurait partagé sa lourde tâche avec les autres.

« Et bien, je ne peux pas dire que je ne l'ai pas mérité ! Vieil âne à la cervelle d'autruche – voilà qui je suis ! s'exclama Shanti, en se frappant les cuisses avec les mains. – Je n'aurais jamais dû me séparer de mon chapeau magique ! »

Ilona cachait son visage avec ses mains car elle ne pouvait pas voir son père dans cet état. Soudain, elle comprit quelle bêtise elle avait commise.

« Je dois le retrouver. Si le chapeau tombait entre de mauvaises mains, qui sait quel malheur ça aurait pu apporter ! » dit Shanti, en se relevant.


* * * *


Entre-temps, celui qui obtint le chapeau, ricana, en se frottant les mains. Ce fut Antonio, un jeune homme très beau, mais tout corrompu de l'intérieur. Ses ambitions et sa vanité firent rapidement de lui leur esclave. Donc, à son âge, il était une espèce d’un vieux gnome maléfique.

Il possédait déjà certains pouvoirs, mais quand il entendit qu’une caravane d’enchanteurs passait par ces endroits, il décida qu'il ne laisserait pas la chance passer à côté de lui.

Avec sa beauté et ses bonnes manières, il enchanta une des filles de ce peuple mystérieux afin de pouvoir s'approcher au secret de leur puissance. Évidemment, ça ne lui avait pas été trop difficile de persuader la jeune fille qu'il avait besoin de son aide pour une bonne cause. Après avoir découvert que la magie des enchanteurs provenait de leurs chapeaux, il inventa l’histoire d’une mère gravement malade qui ne sortait jamais de sa chambre par peur de la lumière du jour et qui ne supportait la présence des étrangers, au risque d’en mourir immédiatement. Il demanda donc de lui prêter le chapeau magique afin de pouvoir guérir sa pauvre maman.

Gentille et confiante, Ilona fut si touchée qu’elle décida de tromper son père qui ne se séparait jamais de son chapeau magique. Il ne restait plus qu’à trouver une bonne excuse pour que Shanti le laisse un jour dans la tente. Et Antonio trouva vite une solution.

Un soir, Ilona versa sur le chapeau une goutte d'encre qu’Antonio lui avait donnée. Cette encre était composée de maléfices diluées avec un peu de ruse. Rien ne pouvait l'enlever. Mais le pire, c'est que le chapeau ne donnait plus de pouvoirs magiques à Shanti.

Étonné et déprimé, il céda aux propositions de sa fille d’aller jouer de la musique à Trassivédillia sans chapeau, en le laissant à elle, afin qu'elle puisse essayer de le nettoyer. Shanti hésitait. Il voulait montrer son chapeau aux autres enchanteurs de la tribu et leur demander de l'aide, mais finalement la fierté lui fit changer d'avis.


* * * *

Alors, Shanti se releva. Maintenant il n’avait plus d’autre choix que demander de l'aide aux amis. Il regrettait d'avoir été trop présomptueux la veille.

Effectivement, les gens de la tribu jugèrent sa décision de la veille comme celle d'une autruche qui cache sa tête dans le sable face à un souci. Mais ils n'hésitèrent pas une seconde de lui tendre la main. Tout le monde était d'accord que l'histoire d'une maman gravement malade d’Antonio avait l'air trop louche.


* * * *

A midi, après avoir reçu le chapeau de Shanti, Antonio se barricada dans sa petite maison en veillant à ce que les volets soient bien fermés. Il savait que le maître du chapeau se rendrait vite compte de sa disparition et qu’il viendrait le chercher.

Il s'apprêtait à jeter un horrible sort  sur Trassivédillia. Il aurait aimé jeter un sort sur toute la planète, mais il n’était pas encore assez puissant pour cela. Il se contenta donc pour l'instant de sa ville natale.

Le sort d'Antonio devait transformer tous les habitants de la ville en êtres indifférents. Contrairement à son plan initial, selon lequel les villageois devaient devenir cruels et agressifs, le deuxième plan répondait mieux à ses attentes. Dans une ville de gens indifférents Antonio pourrait réaliser toutes ses ambitions, remplir tous ses souhaits, sans risquer sa propre peau, tandis que dans une ville de créatures cruelles, il s'exposait également au danger d'être détruit par ses propres monstres.

Alors, Antonio était sur le point de jeter son sort, quand il entendit un crissement. Le son était très proche et provenait de l'extérieur. Le jeune homme, qui s'était personnellement assuré d'avoir fermé la porte du jardin avec un gros cadenas, prit garde. Le crissement se reproduit. Antonio s'approcha de la fenêtre aux volets fermés, en la fixant du regard. Il mit le chapeau sur sa tête et leva sa main pour être prêt à lancer une boule de feu sur ce qui se cachait derrière les volets. Soudain, la fenêtre s'ouvrit d'un seul coup, ainsi que les volets. La lumière du jour lui frappa aux yeux, et Antonio vit… un petit oiseau !

En se demandant, pourquoi il faisait jour, alors qu'il devait déjà faire nuit, Antonio contemplait l'oiseau, sans bouger. La pièce se remplit rapidement d'air chaud et odorant du Sud. C’était l'air de sa ville natale, dont il ne remarquait plus l'odeur depuis des années. L’air qu’il aimait tant respirer, quand il était petit, quand il descendait à la mer avec ses parents.

Les souvenirs l’envahirent et Antonio ferma ses yeux.

Depuis la mort de ses parents, il restait tout seul au monde. Les voisins, à tour de rôle, l’aidaient autant qu'ils pouvaient, mais aucun d'eux ne l’avait accueilli chez lui, dans sa famille. En regardant toutes ces familles heureuses autour de lui, Antonio s'assombrissait de plus en plus, jusqu'à ce que son cœur devienne tout noir. Il leur en voulait, il en voulait à ses parents d’être partis et de l'avoir laissé tout seul au monde, il en voulait à toute l'humanité de ne pas l'avoir retrouvé dans le désert de sa solitude, dans l'océan de ses peines…

Et maintenant cet air, embaumé de parfums des lauriers-roses, revenait dans sa vie, en cassant la fenêtre de sa prison volontaire.

« Et toi ? Toi, qu'attends-tu ? demanda-t-il à l'oiseau, en ouvrant les yeux. L'oiseau ne répondit rien. Il observait Antonio avec la curiosité et l’insouciance d’un petit être jovial. À un moment, Antonio crut même que le piaf lui souriait.

« Je sais, tu veux que je me débarrasse de ce chapeau. Supposons. Et que vais-je faire ensuite ? réfléchissait Antonio à voix haute. – Je voulais que les gens soient tous aussi désespérés et perdus que moi. Je suis puissant ! Je sens en moi ces étranges pouvoirs, ils me brûlent la poitrine ! » s'exclama-t-il.

Puis, il réfléchit encore à quelque chose et continua de parler à l’oiseau, en souriant d’un sourire fatigué :

« Veux-tu que je renonce à tout ? Petit oiseau, tu es venu me sauver. Mais que vais-je devenir, une fois débarrassé de ce chapeau qui pourrait me rendre invincible ? J'en étais si près, de mes rêves noirs. Mais je ne veux plus semer le mal. Je ne veux plus rendre les vies des gens grises est vides. Et si, avec mes pouvoirs, je remplissais la vie avec du sens, de la couleur ? Tout au moins, la mienne ?! »

Cette idée lui plut.

Il enleva le chapeau magique de sa tête, fit un clin d'œil à l'oiseau, et lança le chapeau par la fenêtre:

« Reviens chez ton maître ! » ordonna-t-il au chapeau.

Aussitôt, le jour devint nuit. Seul l'oiseau, petit et insouciant, restait sur la fenêtre.

« Tu restes donc me tenir compagnie ? – demanda Antonio, en souriant. – Un beau duo nous formerons – un méchant qui renonça à son destin maléfique et un piaf ! »

Puis il regarda au loin.

« Je sais que c'est vous qui me l'avez envoyé, cet oiseau… Pour reprendre votre chapeau, murmura-t-il. – Mais je vous en remercie. Vous m'avez rendu mon chez moi, vous m'avez rendu l'air de ma ville, aspergé des odeurs de la mer et des lauriers-roses. J'y trouverai ma voie !... »

* * * *


Shanti et ses amis, qui attendaient non loin de là, virent en objet qui volait vers eux.

« Voilà ton chapeau ! » dit l'un d'eux.

Shanti tendit ses mains et le chapeau y atterrit, tel un pigeon obéissant.

« Je vous remercie de votre aide, les amis ! dit-il. J'ai compris aujourd'hui que la fierté ne marche pas dans la même direction que la sagesse.

– La famille, c'est le plus important ! dit le chef de la tribu, en s'approchant de Shanti et en mettant sa main sur son épaule. Tu peux toujours compter sur nous tous ! »

Et avec un léger signe de tête le chef de la tribu épousa du regard tous ses parents proches et éloignés, tous ceux qui réunirent ce jour-là leurs efforts pour faire un petit miracle.

Ensuite, Shanti mit son chapeau par terre devant lui et invita ses amis à s’y approcher.

« Venez! Avant de partir de cette ville, on va lui faire encore un cadeau ! » dit-il, toujours plein d'idées inattendues.

Les enchanteurs joignirent tous leurs mains. Le chapeau se secoua, puis un nuage de vapeur jaune en sortit et d'un seul coup des milliers et des milliers d'hirondelles minuscules en jaillirent.

 « Qu'est-ce que c'est que toutes ces hirondelles, Shanti ? demandèrent les autres.

– Je trouve que les gens pensent trop à leurs ventres plutôt qu’à leurs yeux et leurs cœurs. Rares deviennent ceux qui s’adonnent entièrement à l’œuvre de leur vie. C'est un cadeau de graines de la création que j'ai voulu leur faire. Chaque hirondelle en porte une dans son bec. Les hirondelles partiront en quatre directions, et là où elles jetteront leurs graines, pousseront les arbres. Celui qui goûtera aux fruits de ses arbres, deviendra un grand maître de son art, que ce soit un peintre, un poète, un compositeur, un guérisseur ou un professeur.

– Oh, ce vieux Shanti ! rigolèrent ses amis. Tu es vraiment l'honneur de notre tribu ! Partout où nous allons, les gens nous traitent de clochards, de vauriens et de voleurs. Malgré tout, tu continues à semer le bien autour de toi et tu nous obliges, nous aussi, à ne pas oublier notre destination !

– Jamais les gens ne se débarrasseront de la méfiance et de la soif de destruction, les amis. C'est pour cela que nous ne devons jamais abandonner notre voyage éternel. Ne jamais arrêter de créer ! »

Sur ces paroles, les étoiles commencèrent à s'allumer dans le ciel ; la nuit tombait. La lune, pâle et majestueuse, se mit au centre de leur ronde. Le vent chaud s'empara de la vallée, en jouant avec les herbes, avec le sable et avec les crinières de chevaux qui marchaient doucement, en emmenant la caravane des enchanteurs loin de Trassivédillia.


samedi 25 juin 2016

Le chaudron d'Airy


Les mauvais temps s’abattirent sur la taïga. Le grand froid embrassa la terre avec ses longs tentacules glacés. Tout le gibier disparut. Il ne restait plus rien à manger. Les gens se préparaient au pire.

Mais Airy, une petite fille aux yeux bleus, annonça :

« Ne vous découragez pas, votre temps n’est pas encore venu. Je vais vous tous sauver ! »

Airy se transforma en une grande grue au bec crochu et partit chercher de la nourriture pour son peuple.

Un jour, deux jours, trois jours elle vola. A la fin de la quatrième journée, elle vit une lumière rouge en bas. Airy descendit et vit une cabane.

Elle s’abattit sur le sol et se transforma en une fille aux yeux bleus. Elle entra dans la cabane, en y trouvant une vieille femme toute maigre. La vieille remuait quelque chose avec une louche dans un grand chaudron. Elle ne tourna même pas la tête pour regarder la fille.

« Bonjour, grand-mère ! dit Airy. As-tu besoin d’une travailleuse ?

– J’en ai besoin, tu as bien deviné. Mais je n’ai pas de quoi payer ! répondit la vieille.

– Je veux bien travailler pour toi et je ne demanderai en échange que ce chaudron et ce qu’il contient ! » proposa la petite fille.

La vieille se mit à rire d’une voix grinçante :

« Je vois que tu n’as pas froid aux yeux, petite ! Soit ! Travaille pour moi, et le chaudron t’appartiendra ! »

Elle envoya Airy surveiller ses rennes, les protéger des loups et des ours. La petite tint sa promesse. Pendant une semaine, elle travailla sans relâche. Au bout de sept jours la vieille lui tendit le chaudron en lui disant :

« Je sais d’où tu viens et pourquoi. Tiens ce chaudron : il n’est pas ordinaire. La nourriture qui est dedans ne se termine jamais. Mais gare à toi si tu poses ce chaudron par terre avant d’atteindre ta forêt natale ! S’il touche le sol, tu ne pourras plus le soulever ! »

Sur ces mots, la vieille la laissa partir. Airy s’inclina devant elle en la remerciant, puis elle se transforma en oiseau et repartit chez elle, en portant le chaudron dans son bec crochu.

A mi-chemin, Airy entendit des cris et des gémissements qui provenaient d’en bas. Elle regarda en bas et vit des femmes avec des enfants dans leurs bras.

Les femmes remarquèrent la grande grue.

« Ô oiseau miraculeux ! s’écrièrent-t-elles. Ce sont les gentils esprits qui t’envoient chez nous ! Nos maris sont partis pêcher les poissons en mer et ils ne sont pas revenus. Pitié, ne nous laisse pas mourir, donne-nous ton chaudron, ô bel oiseau ! »

Airy ne pouvait pas les laisser mourir. Elle tendit son cou très-très fort et il devint long comme un serpent. Ainsi elle vit sa forêt natale au loin, à trois jours de vol de là. Affamés, les gens de son village ne pouvaient presque plus marcher.

« S’ils marchent encore, il y a de l’espoir », se dit Airy. Et elle donna le chaudron aux femmes et à leurs enfants qui pleuraient dans leurs bras.

Quand tout le monde mangea à sa faim, Airy essaya de soulever le chaudron, mais comme la vieille l’avait dit, ce n’était plus possible.

Les femmes se mirent à décorer l’oiseau miraculeux avec leurs colliers. Mais il fallait repartir chercher de la nourriture. La grue remonta dans le ciel.

Elle vola un jour, deux jours, trois jours et enfin elle re-marqua une lumière bleue entre les arbres. Ce fut une cabane.

La grue s’abattit sur le sol et devint une fille aux yeux bleus.

A l’intérieur de la cabane, elle trouva une vieille, encore plus maigre que la première. Celle-là remuait également quelque chose dans son chaudron.

Airy se fit embaucher pour surveiller les élans de la vieille. A la fin de son service, la vieille lui offrit le chaudron.

« Ne le pose pas par terre avant de revenir chez les tiens ! » prévint-elle.

« Merci, grand-mère ! » dit Airy, puis elle se transforma en une grue et s’envola avec le chaudron dans le bec.

A mi-chemin, la grue entendit de nouveau des cris et des gémissements. Cette fois-ci, ce furent des vieux et des vieilles qui pleuraient de faim au beau milieu de la forêt.

La grue tendit très-très fort son cou et vit que dans son village les gens furent tous assis par terre, sans bouger.

« S’ils ont encore des forces pour s’asseoir, alors il y a de l’espoir ! » se dit la grue. Elle descendit et donna le chaudron aux vieux. Ils mangèrent tous à leur faim et se mirent à remercier l’oiseau en lui offrant des rubans.

Mais il ne fallait plus attendre.

La grue survola la forêt pour la troisième fois pour trou-ver de la nourriture.

Au bout de quatre jours elle vit une lumière orange et descendit en espérant d’y trouver une autre cabane.

Heureusement, il y en avait une.

Airy s’abattit sur le sol, devint une fille aux yeux bleus et rentra dans la cabane. Elle ne crut pas ses yeux quand elle vit celle qui vivait à l’intérieur. C’était presque un squelette recouvert de la peau ; un squelette qui remuait quelque chose dans son chaudron. La vieille femme regarda Airy.

« Je sais tout de toi, dit-elle. Et toi, sais-tu que tes parents et tous tes voisins ne bougent plus et respirent à peine ? »

Airy voulut tendre son cou pour voir ce qui se passait dans son village, mais elle ne réussit pas à le faire.

« Laisse tomber ! s’exclama la vieille. Ecoute, je te donnerai mon chaudron tout de suite, il n’y a plus de temps à perdre. Mais je te défends de t’arrêter en route ! Sinon ton peuple ne survivra plus ! »

Airy se mit à remercier cette vieille femme, mais celle-là ne voulait plus l’écouter, elle lui claqua la porte au nez.

Cette fois-ci, Airy fit exactement comme la vieille lui or-donna. Elle vola jusqu’à chez elle sans s’arrêter, ni regarder, ni écouter. En plus, son inquiétude pour son peuple fut si grande qu’en une heure elle surmonta la distance qui la séparait de sa forêt natale.

Depuis, les oiseaux dans la taïga sont très joliment décorés car ceux qui virent Airy, toute recouverte de colliers et de rubans, décidèrent qu’eux aussi, ils méritaient d’avoir de tels costumes ! Sans parler d’Airy et son peuple qui adoptèrent pour toujours la tradition d’embellir tous leurs vêtements.

Quant aux trois chaudrons, ils marchent toujours. Les peuples de taïga sont petits, mais leurs grands cœurs offriront toujours assez de nourriture à tous ceux qui en auraient besoin !

jeudi 23 juin 2016

Yuko, les enfants et le monstre Tchubara


Le village où habitait Yuko, était l’un des plus heureux villages au monde. La bonne humeur y régnait et ses habitants étaient tellement joviaux que même des voyageurs se rechargeaient en vitalité en passant par ce village.

Mais un jour un horrible monstre Tchubara en entendit parler. Il y vint pour voir cet endroit miraculeux de ses propres yeux. Le village lui plut et il dit aux villageois :

« Désormais je suis votre seigneur et votre cher hôte. Je vais faire chez vous tout ce qui me passera par la tête ! »

Il traversa le village d’un bout à l’autre en jetant un coup d’œil dans chaque recoin et en répandant partout son haleine fétide.

Après son passage, les villageois ne purent récolter même un seul grain de blé, même un petit navet. Toute la moisson fut détruite. Les vaches tombèrent toutes malades et ne donnèrent plus de lait. Les villageois vieillirent d’un seul coup de dix ans, ils devinrent gris de chagrin.

Après le deuxième passage de Tchubara, tous les arbres jetèrent leurs feuilles, bien que ce fut l’été ; les chiens ne purent plus aboyer, ni les coques – crier. La moitié de tous les papis et de toutes les mamies moururent.

Juste avant de partir, le monstre prévint :

« La prochaine fois je prendrai avec moi vos enfants ! »

Un orage noir s’abattit sur le village. Partout résonnaient des cris et des pleurs des villageois.

Mais Yuko ne pensait même pas pleurer, ni crier. Il ras-sembla autour de lui tous les enfants, des plus petits aux plus grands. Il les rassura et leur apprit quoi faire, quand le monstre reviendrait.

Le jour venu, le monstre arriva au village.

« Où sont les enfants ? » grogna-t-il, ne les voyant pas. Il se mit à fouiller par ici et par là.

« Les avez-vous cachés ? Pourquoi je n’entends aucun bruit ? » rugit Tchubara.

Tout d’un coup apparurent les enfants. Une cacophonie assourdissante accompagnait leur entrée car ils portaient et jouaient chacun d’un instrument de musique : un chalumeau, un mirliton, un tambour, un hochet, une cornemuse. Ceux qui n’avaient rien en mains, hurlaient ou chantaient de toutes leurs forces.

Le monstre en eut si peur qu’il se fit tout petit. Il essayait de fermer ses oreilles avec ses tentacules, mais en vain ! Car rien ne peut arrêter les enfants quand ils se mettent à crier avec toute leur bande.

« Taisez-vouuuuuus ! » hurla Tchubara. Mais les enfants continuaient leur vacarme – tout comme Yuko leur avait appris.

Le monstre se rapetissa davantage.

« Pourquoi faites-vous tout ce bruit ? » s’exclama-t-il.

Yuko lui répondit :

« Tu avais dit toi-même que t’étais notre seigneur et notre cher hôte. Et bien, c’est comme ça qu’on accueille les invités les plus chers – avec la joie et la musique !

– Euh… C’est-à-dire que je ne suis pas tellement cher !… Vous pouvez jouer beaucoup moins fort pour un hôte comme moi ! » rusa Tchubara, en essayant toujours de se cacher les oreilles avec ses tentacules.

« Pas tellement cher, tu dis ? riposta Yuko. Sais-tu, au moins, quel prix on paie pour chacune de tes visites ? On perd notre bétail, on perd nos récoltes ! Nous sommes obligés de tout recommencer à zéro !

– Non, non ! s’écria Tchubara. Je ne suis plus du tout votre cher hôte ! Seulement, pitié – arrêtez-moi immédiatement cette bacchanale ! »

Yuko secoua la tête :

« Donc, tu n’es plus notre cher hôte ? J’aime mieux ça ! L’affaire est à moitié réglée ! » Et Yuko fit un signe aux enfants pour qu’ils jouent de la musique encore plus fort.

« Bardi-barda du diable ! Que dis-tu, je n’entends plus rien ! se plaignit le monstre de ses dernières forces. Encore un peu et je vais m’exploser !

– Dis, tu ne serais pas un peu faiblard ? s’étonna Yuko. Tu disais que tu pouvais tout faire, que tu étais notre seigneur ! A en juger par tous les vieux que t’avais fauchés dans notre village !

– Non, non, je rigolais, c’est tout ! Je ne suis pas du tout votre seigneur ! Pitié ! »

Yuko devint tout grand de colère, deux fois plus grand que le monstre.

« Ah bon ? Pitié ? Ecoute alors, sale monstre : peut-être nous, les enfants, on aurait eu pitié de toi, car les enfants ont de grands cœurs. Mais regarde bien nos parents : ils étaient jeunes et ils devinrent tous vieux de tristesse en une seule nuit ! Alors, ça, on ne te le pardonnera jamais ! Allez, plus fort, les gars ! »

Et les enfants firent le plus fort qu’ils pouvaient. Les plus petits faisaient du tintamarre avec les couvercles des marmites, les autres glapissaient, hurlaient, sifflaient et soufflaient dans leurs cornemuses, battaient les gros tambours.

Le monstre Tchubara ne pouvait plus supporter ça et… il explosa !

Là, où son tentacule tomba, un serpent se mit à ramper. Là où sa jambe tomba, un scorpion apparut.

Les enfants se mirent à attraper ces bêtes venimeuses, mais trop tard. Depuis elles se propagèrent partout dans le monde.

Les villageois étaient de nouveau heureux. Ils oublièrent leurs peines et leur amertume et recommencèrent à vivre comme avant.

En revanche, la fête musicale devint leur plus belle tradition. Chaque année les villageois se rassemblaient au printemps pour chanter, jouer de la musique et faire du bruit. Au cas où. Si jamais le monstre Tchubara avait eu des frères !


mardi 21 juin 2016

Trois dons pour la Terre


Il était une fois le monde plongea dans le chaos.

La famine et la sécheresse s’abattirent sur toute la Terre.

Les fleuves se desséchèrent, les plantes se recroquevillè-rent, les animaux  disparurent. Il n’y avait plus de lumière, il n’y avait plus de bonheur. A leur place, le froid et la nuit éternelle s’installèrent.

Quant aux gens, ils ne voyaient plus de bien en eux-mêmes et en autrui ; personne ne respectait personne ; per-sonne ne prenait plus soin de personne.

Les scientifiques, les chamans et les sages de tous les pays se rassemblèrent pour trouver quoi faire pour sauver le monde. Ils faisaient des calculs, ils regardaient les étoiles, ils interrogèrent les cartes.

Finalement, tous les calculs et tous les augures les em-menèrent vers le même résultat : on sauverait la planète grâce aux trois clés. Ces trois clés serviraient à ouvrir les trois portes cachées dans un endroit secret depuis des millions d’années. Les trois Seigneurs qui  détiennent les trois clés ouvriraient les portes, rentreraient dans l’Inconnu et en apporteraient les trois choses nécessaires pour sauver la Terre, pour y réinstaurer la vie et le bonheur.

Mais personne n’avait une idée où chercher les trois Seigneurs.

Les scientifiques et les chamans se remirent au travail. Leurs calculs scrupuleux et leurs divinations permirent à trouver les pays dont les Seigneurs détenaient les trois clés.

Le Seigneur du premier pays était déjà parti dans un monde meilleur. Il avait laissé un héritier, un jeune Prince.

Le Seigneur du deuxième pays avait connu le même sort. Il avait laissé une héritière – la jeune Princesse.

Dans le troisième pays la situation était encore pire – le Seigneur disparu ne laissa après lui qu’un tout petit garçon.

Mais c’était tout de même mieux que rien !

Les scientifiques et les chamans emmenèrent les héritiers des Seigneurs à l’endroit où étaient cachées les trois portes vers l’Inconnu. Les portes étaient si sales qu’il fallut trois jours et trois nuits pour les nettoyer des toiles d’araignées et de la poussière.

Finalement vint le moment d’agir.

Le jeune Prince entra la clé dans la serrure et la clé se tourna elle-même. L’immense porte s’ouvrit et le Prince y partit.

On ne sait pas combien de temps il s’absenta, mais au bout d’un moment il en sortit. Il portait dans ses mains une boule de lumière, si brillante et si chaude que tout le monde ferma les yeux et cria de douleur. Mais le Prince ne se sentait pas du tout gêné par la boule de lumière.

Puis, il sépara ses mains et la boule de lumière s’envola vers les cieux. La Terre avait de nouveau son étoile de la vie. Les glaciers fondèrent, les fleuves coulèrent. Les habitants de la Terre purent enfin se réchauffer et tiédir leurs cœurs.

Mais il n’y eut toujours aucune herbe dans les champs, aucun poisson dans les fleuves, aucune bête dans les forêts. La chaleur et la lumière ne suffisaient pas : les gens voyaient toujours tout en gris.

Maintenant, c’était le tour de la jeune Princesse de faire un pas dans l’Inconnu.

Elle introduisit sa clé dans la serrure, et la clé se tourna elle-même. La porte s’ouvrit et la Princesse y entra.

Au bout d’un moment elle sortit. Dans ses mains elle portait soit des graines, soit du caviar. Dès qu’elle sépara ses mains, les graines tombèrent et se répandirent partout sur Terre.

Là où une graine rentrait dans le sol, les champs de blé se levèrent, les forêts et les fleurs poussèrent. Là où une graine tombait dans l’eau, apparurent des crocodiles, des poissons et d’autres canailles. Les graines qui restèrent à la surface, donnèrent vie à des bêtes des forêts, des montagnes et des déserts. Enfin, les graines qui restèrent flotter dans l’air, se transformèrent en oiseaux.

Mais malgré la chaleur et le retour de la vie sur Terre, les gens n’étaient pas tout à fait heureux, rien ne réjouissait leur regard. Il manquait toujours quelque chose.

Arriva le tour de l’enfant-roi de rentrer dans la porte de l’Inconnu.

Pendant qu’il insérait la clé dans la serrure de la porte, les conseillers et les ministres de son pays lui donnaient des instructions et des conseils.

« Prenez ça, prenez ci, votre majesté ! »

La porte s’ouvrit et le garçon y entra.

Les ministres et les chamans attendirent longtemps. En-fin, la porte s’ouvrit et l’enfant apparut. Mais il n’avait rien dans ses mains.

Les conseillers et les scientifiques se jetèrent sur lui avec des questions :

« Votre majesté ! Pourquoi n’avez-vous rien pris ?

– Qu’avez-vous vu là-bas ? »

Il répondit :

« On m’a dit de ne rien y prendre. Et on m’a prévenu aussi que si vous posiez des questions, je devrais uniquement décrire tout ce que je voyais avec mes yeux ! »

Les ministres et les grands se mirent à soupirer et à murmurer. De toute évidence, l’enfant-roi s’était fait berner.

Finalement, ils décidèrent de suivre l’instruction que le garçon avait reçue derrière la porte vers l’Inconnu.

«  Qu’il nous dise ce qu’il voit avec ses yeux, dit l’un des ministres, le plus jeune parmi eux. Qui sait, peut-être ça nous apprendra quelque chose ? »

Et les ministres emmenèrent l’enfant-roi dans un champ de blé.

Un vieux ministre dit :

« Que voulez-vous qu’il voie ici ! Il n’y a que des vieilles vaches et des mouches qui les piquent ! »
Mais l’enfant-roi répondit :

« Non, mon oncle. Ce que je vois ici, c’est la beauté ! Regardez-moi toutes ces fleurs, tout ce blé ! Dans la trésorerie l’or est froid, regardez maintenant l’or de ce blé : il est brûlant, il est vivant ! Le blé puise la vie de la terre et la répand partout ! Je vous dis : c’est beau ! »
Les grands et les ministres se mirent à murmurer, tout en balayant du regard tout autour.

Effectivement, ils trouvèrent la nature belle. Le soleil de la joie éclaircit leurs âmes.
Ensuite, ils emmenèrent le petit roi au bord de la mer.

Le vieux ministre continua son pleurnichage :

« Ici, il n’y a sûrement rien à voir ! Il fait froid et le vent glacial nous ronge les os ! »
Mais l’enfant-roi répondit :

« Nous sommes venus ici en tant qu’invités. Pourquoi donc tu insultes notre hôte, la mer ? Fais-tu de même quand tu rends visite à quelqu’un ? Regardez tous : qu’elle est belle, la mer. Ses vagues, comme des brebis, courent les unes après les autres. Elles ne savent pas, les pauvres, qu’en touchant la rive elles se briseront ! Et dans le ciel leurs sœurs, les brebis-nuages essaient de les rattraper, de les prévenir : n’y allez pas, c’est le danger qui vous y attend ! Mais c’est tout de même beau ! Malgré la tristesse… »

Les ministres regardèrent autour d’eux, la bouche bée. Ils furent enchantés, d’abord par les paroles de l’enfant, puis par le paysage qu’ils virent avec leurs yeux, de nouveau ouverts.

Le jeune ministre s’exclama :

« Alors, messieurs ! L’enfant-roi nous a appris à regarder autour de nous et à voir le bien partout ! Il ne suffit pas de vivre dans ce monde et de profiter de ses dons. Nous devons lui rendre hommage en parlant de sa beauté ! Sinon la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, nous ne verrons que de vieilles vaches et le vent glacial ! »

Puis, toute la compagnie retourna au palais.

En passant par la place du palais, ils virent une petite fille mal habillée qui jouait tout près de la fontaine. Ses vête-ments étaient sales et elle bricolait une tour avec des cailloux.

Le vieux ministre recommença :

« Maintenant, il n’y a rien à dire : c’est une scène des plus moches ! Une va-nu-pieds qui joue dans la poussière ! »

« Tu es vraiment inconscient, mon oncle ! répliqua l’enfant-roi. C’est la beauté à l’état pur de ce monde ! L’enfant est un être qui reste toujours beau et propre, même si tu le mets dans une flaque de boue ! »

Les ministres se mirent à rigoler. Le vieux réfléchit un peu, regarda mieux la petite fille et rit aussi. Bien sûr ! En l’observant bien, on voyait ses grands yeux bleus, son visage tendre. Et quand la fillette attrapait les cailloux avec ses petites mains maladroites, on ne pouvait plus se retenir de rire ! Et le vieux ministre rit de soi-même, de son caractère épineux !

A partir de ce jour, tous les ministres de tous les pays du monde conclurent un accord et éditèrent une loi selon laquelle chaque habitant de la Terre devait désormais observer et dénicher la beauté partout dans la nature. Et s’il n’avait pas assez d’imagination pour la voir, il lui suffisait de demander un enfant de le faire à sa place.

Sous peine d’être sévèrement puni par le destin !

jeudi 11 juin 2015

Michel et les crayons magiques

Michel était un grand amateur de la magie scientifique. De temps en temps il faisait d’incroyables découvertes et construisait toute sorte d’engins utiles, peu utiles et complètement inutiles. Peu importe le résultat, Michel ne désespérait jamais. Un sacré caractère!

Pour bien entretenir ses pouvoirs Michel utilisait la moindre opportunité pour pratiquer de la magie. Le plus souvent il canalisait son énergie sur les chaussettes. Il y arrivait mieux avec les chaussettes neuves plutôt qu’avec les vieilles chaussettes trouées.

Une fois il réussit à faire disparaître une chaussette par la seule force de sa pensée, sans la toucher du tout. Par contre, après sa disparition il y eut un scandale, car le lendemain matin maman la trouva dans une théière !  

Une autre fois Michel mit toute une semaine pour achever son invention. Il taillait les crayons de couleur sans arrêt, il les mélangeait avec de l'argile, de la confiture et des fleurs séchées et soigneusement  pilées. Ensuite il sculpta des boudins avec ce mélange. Il faut dire qu’il resta très content du résultat !

Le soir quand les parents rentrèrent du travail Michel les invita de s’asseoir sur le canapé pour une démonstration.

– Ce sont des crayons magiques, annonça-t-il en montrant les boudins. On peut dessiner tout ce qu’on veut avec. Ensuite, il faut attendre un peu, et l’image se transformera en objet réel !

– Ca a l’air intéressant ! dit sa mère. Dessine-moi, s'il te plaît, une poêle. Justement, demain je pensais en acheter une nouvelle de la quincaillerie.

Sans dire un mot, Michel se mit à tracer une poignée avec un trou. Puis, il ajouta un petit rond à l’extrémité de cette poignée. Un rond pas très rond. Un rond un peu trop petit pour une poêle. Après quoi Michel s’assit sur le canapé à côté de ses parents.

– Elle est où, ma poêle ? demanda maman en regardant ce dessin tordu.

Michel toussota, un peu confus.

– Un petit instant, - dit-il, et tout le monde fixa la feuille du dessin.

En effet, quelques minutes plus tard la poêle apparut. Toute riquiqui et avec une poignée absurdement longue.

– Saperlipopette ! dit maman. – Qu'est-ce que tu veux que je fasse avec cette chose? Encore une de tes farces !

Et elle retourna à la cuisine. Offensée.

– Ne t’inquiètes pas, fiston, murmura papa. Tu réussiras la prochaine fois !

Papa réfléchit à quelque chose.

– Tu pourrais peut-être me faire des chaussettes, fils? demanda-t-il. Les miennes sont toutes disparues. Même les neuves. J’ai peur de le dire à maman car la semaine dernière elle m’en a acheté six paires ! ça l’aurait mis hors d’elle !

Michel toussa encore. Cette fois-ci il devint tout rouge, en plus. Car il était le mieux placé pour savoir où disparaissent les chaussettes !

– De quelle couleur tu les veux, papa ? demanda-t-il.

– Peu importe. Par contre, j’aimerais qu’elles soient à ma taille !

Michel dessina une chaussette. Ensuite, une autre. La première était rouge, la deuxième bleue aux pois jaunes. Les deux avaient l’air assez décent.

Papa les essaya immédiatement.

– Ce n’est pas mal… Je veux bien te commander quelques unes de plus !


Depuis, Michel dessina beaucoup de choses avec ses crayons magiques. Evidemment, la moitié d’entre elles finirent à la poubelle. L’autre moitié fut donné au musée de phénomènes extraordinaires. Seules les chaussettes restèrent  à la maison. Maman les laissa pour papa.

Mariya Chammas, 2014

Le chagrin et le bonheur de Jacques Bleumuseau


"Les chagrins et le bonheur de Jacques Bleumuseau", 2015

Un loup de ville réalise peu à peu qu'il n'y a pas sa place. Les habitants l'évite, se moquent de lui ou le chassent carrément. Il tente à tout prix de se réintégrer pour prouver qu'il est l'un de leurs. Va-t-il y parvenir ou ses tentatives sont vouées à l'échec?...

Existe en français et en russe.

Il était une fois un loup qui habitait en ville. Un loup au prénom de Jacques. Un loup au museau bleu. Il faut dire que dans cette ville on n’aimait pas tellement les loups, et encore moins les loups aussi bizarres. Bref, sa vie n’était pas simple.

Pas étonnant que sa maison se situait à la limite de l’agglomération, près de la forêt. Durant la journée il n’osait pas mettre ses pieds dehors afin de ne pas risquer sa peau. C’est la nuit qu’il prenait son parapluie, boutonnait tous les boutons de son duffle-coat et sortait faire une promenade.

Il aimait marcher en écoutant les sons des gouttes de pluie solitaires qui tombaient des toits. Dans le noir certaines fenêtres laissaient échapper une douce lumière des téléviseurs. Ca lui faisait du bien. Très urbain dans sa tête, il se demandait souvent devant une tasse du chocolat chaud, comment se faisait-il qu'il avait été né un loup. Pire encore, un loup au museau bleu.

Une nuit, comme d’habitude, Jacques Bleumuseau se promenait dans les rues silencieuses. Puis, il vit un lampadaire orange dont la lueur avait rassemblé autour de lui tout un nuage de papillons. Jacques s’arrêta pour le contempler. Ensuite, son attention fut attirée par un dessin du cœur transpercé par une flèche, griffonné sur le mur d’un immeuble. Même les enfants savent que des cœurs comme ça représentent les amoureux. Mais, puisque les loups ne connaissent pas grande chose dans les symboles humains, Jacques regarda tout simplement en direction de la flèche.

Elle pointait vers le haut et légèrement à droite.

En haut et légèrement à droite il y avait un arbre. Ou, plutôt, le sommet d'un arbre. Quelque chose y vacillait, attaché à une branche.

Jacques Bleumuseau accrocha son parapluie sur la branche la plus proche, frotta ses mains et entama l’escalade.

« J’aurais préféré être un chat, - pensait Jacques en grimpant, - comme ça, les gens m’auraient câliné au lieu de me détester, et puis j’aurais eu moins de mal à escalader les arbres ! »

Quand il atteignit finalement le sommet il vit que l’objet mystérieux était une bourse toute remplie de poudre scintillante que Jacques trouva en l’ouvrant. Une notice sur une vieille feuille de papier l’accompagnait:

«GLACES DU BONHEUR. AJOUTER. 3 C. A CAFE POUR 1 CASSEROLE DE LAIT. PRENDRE AVEC PRECAUTION. ACTION PERMANENTE ».

Jacques referma soigneusement la bourse, mit la notice dans sa poche, puis il descendit de l'arbre et rentra chez lui.

Le lendemain, au réveil, il se mit à réfléchir à ce que cette drôle de notice pouvait signifier. Mais comme les loups préfèrent l'action à la philosophie, Jacques passa aussitôt à la préparation d’une crème glacée. Heureusement, très jeune il avait appris à faire ça de sa maman.

Il prit une grosse casserole, la plus grosse qu’il trouva dans sa cuisine. Il y versa tout le lait qu’il y avait dans son frigo. Puis il ajouta trois cuillères à café de poudre mystérieuse, comme c’était indiqué dans la notice. Ensuite il continua la préparation en suivant à la lettre la recette de sa maman, et bientôt la crème glacée était prête.

« Maintenant, je vais aller vendre mes glaces dans la ville, - se dit-il, - et si la notice dit vrai, alors les gens qui en mangeront vont devenir heureux. Ils n’auront plus peur de moi et arrêteront de me chasser de partout. Ainsi je pourrais  me balader en ville quand je voudrais ! »

Et Jacques Bleumuseau mit le tablier blanc de sa mère, une toque d'un chef, posa sa casserole de crème glacée sur une charrette, y accrocha des ballons de toutes les couleurs, ainsi qu’une affiche qui disait : « Glaces du bonheur ».  Tout content, il se dirigea dans la ville.

Au début, les gens le rencontrèrent avec hostilité. Ils ne voulaient pas lui acheter ses glaces, certains d’entre eux crachèrent dans sa direction et lui crièrent des mots méchants. Il faut dire que la plupart des gens de cette ville furent  vraiment malheureux. Ils possédaient tout pour être heureux, mais ils ne s’en rendaient pas compte. Et aussi ils détestaient les étrangers. Ceux qui ne leur ressemblaient pas.

Dommage ! Ils ignoraient, par exemple, que Jacques Bleumuseau fut bien élevé et très ordonné. A table, il mangeait toujours avec des couverts et une serviette, s’exprimait poliment et pliait soigneusement son pyjama chaque matin. Il connaissait également qui et quand avait fondé la ville (ce que la moitié de citoyens ignoraient !), ainsi que parlait couramment trois langues. La langue des gens, la langue des loups et encore une autre langue dont personne n’avais jamais entendu parler.
Donc, personne ne s’approchait de Jacques pour lui acheter ses glaces.

Jusqu’à ce qu’un petit garçon, attiré par les ballons de toutes les couleurs, ne piqua une crise de colère. Il annonça à sa mère qu’il voulait absolument goûter aux glaces du bonheur, faute de quoi il menaçait d’entreprendre une grève de faim. Sa mère, une dame au visage aigri et aux boucles d’oreilles rouges, fut obligée de capituler. Elle tendit une pièce de monnaie à Jacques Bleumuseau et, les dents serrées, demanda:

– Une boule, monsieur loup… s'il vous plaît.

A peine le garçon lécha sa glace qu’il se transforma d’une canaille tyrannique en un gamin tout à fait heureux. En sautillant à cloche-pied, il accourut à sa mère, la remercia et l’embrassa sur la joue.

– Maman, je suis heureux! Tu es si belle! Je n’ai plus besoin d'autre chose, tu peux même ne plus m’acheter le vélo que je t’extorquais pendant un an!

– Passe-moi ça ! s’exclama la dame aux boucles d'oreilles rouges, arrachant la glace des mains de son fils. Mais celui-ci fut si heureux qu’il ne protesta même pas. Il courut à la place pour jouer auprès de la fontaine.

La dame croqua immédiatement dans la glace, et à peine elle finit de mâcher que son visage rosit et un sourire éclaira ses lèvres.

En la regardant, les citadins se précipitèrent pour acheter les glaces de Jacques. En quelques minutes toute la crème glacée fut vendue. La place se remplit de gens heureux. Certains causaient gaiement à propos du beau temps, d’autres contemplaient les enfants jouant près de la fontaine, d'autres encore se mirent à danser sur-le-champ, au beau milieu de la place.

Comme l’avait espéré Jacques Bleumuseau, les habitants de la ville changèrent leur attitude envers lui. Tous ceux qui avaient goûté à la crème glacée de Jacques, le remerciaient ; certains même le tapotèrent sur l'épaule.

Le lendemain Jacques retourna en ville pour vendre les glaces du bonheur à tous ceux qui ne devinrent pas heureux la veille. Et le lendemain aussi.

Lorsque tous les habitants de la ville trouvèrent leur bonheur, Jacques Bleumuseau prit pour habitude de faire ses promenades au centre ville tous les après-midi. Personne ne le fuyait désormais, parfois on lui adressait même la parole.

– Comment vous portez-vous, monsieur loup? Eh bien, venez nous rendre visite, à l'occasion! disait un, sans laisser d'adresse, pourtant.

Un autre remarqua avec enthousiasme:

– J’y suis allé plusieurs fois, dans les bois. Un endroit merveilleux. Merveilleux ! Evidemment, on ne peut pas le comparer à la ville, hihi ! Mais après tout, c’est normal ! C’est ici, la civilisation…

Une fois Jacques surprit une conversation dans un café, à la table voisine :

– Oh, ces loups… Nous sommes tellement bons avec eux, bien qu’il s’agisse, au fond, d’un public assez sauvage, rustre…

– Allons, allons… Certains d'entre eux sont assez décents… Les originaux, vous savez !

– Bien sûr, bien sûr… Et puis, nous sommes tellement gentils et heureux. Ce n’est pas grave… Qu'ils vivent dans notre ville ! Cependant, comme qui dirait, il n’y a pas besoin de les inviter à la maison. On ne sait jamais. Après on pourrait se retrouver avec un canapé plein de poils. Pire encore, des puces !

Jacques Bleumuseau retourna à la maison, en oubliant son parapluie au café.

Il se fit une tasse du chocolat chaud et s’assit à table. Puis il se souvint qu'il n’avait toujours pas goûté de glaces du bonheur. Heureusement, il en restait encore un peu dans le réfrigérateur, au fond de la marmite. Il se servit et revint à table. En grattant distraitement la glace avec une cuillère, Jacques réfléchissait. Il n’avait jamais pensé à se faire inviter chez qui que se soit. Mais maintenant, il était triste. Les gens arrêtèrent de le haïr, mais personne ne l’aima pour autant. Il fut un étranger dans cette ville.

Jacques sortit de sa maison. Sans mettre sont duffle-coat. Il faisait déjà nuit. C’est seulement aujourd'hui que  Jacques remarqua que la nuit, ce furent la lune et les étoiles qui éclairaient le monde. Alors qu’avant il ne remarqua que les lumières de la ville.

Jacques Bleumuseau fut déjà loin quand il remarqua qu’il se déplaçait dans la direction opposée de la ville. Il ferma les yeux et aspira l’air avec ses grandes narines. Cela sentait comme dans son enfance. Des herbes amères et des marécages. Ce fut l’odeur de la maison de sa grand-mère, il lui sembla.
Jaques se pencha et se mit à quatre pattes. Il faisait déjà comme ça quand il fut un louveteau. Il fut agréablement surpris de se sentir très à l'aise de marcher ainsi. Il se souvint aussi que petit, il hurlait à la lune avec ses grands-parents. Seulement maintenant, il ne se souvenait plus à quoi ils ressemblaient. Il essaya de hurler, mais il s’en résulta plutôt un sifflement. Jacques se racla la gorge et essaya de nouveau. Cette fois-ci il y arriva.

– Tiens donc, se dit Jacques, je sens que je commence à me rappeler de quelque chose d’autre.

Et il courut. D’abord, tout doucement, au trot. Puis plus fort, puis au galop. Les herbes et les branches de buissons le fouettaient dans cette course, le vent sifflait dans ses oreilles. Enfin, il se retrouva sur une colline, toute bleue de myrtilles.

Jacques baissa sa tête dans une brousse de myrtilles et se mit à manger les baies. La première fois, depuis son enfance, il mangeait sans couverts, ni serviette et ça lui faisait du bien. Et quand il leva la tête, tout son museau était couvert du jus de myrtilles.

Et puis Jacques Bleumuseau se rappela de tout.

Sa famille appartenait à une race de loups très rare. Ces loups-là vivaient à part et se nourrissaient exclusivement de myrtilles. Mais un jour ses parents décidèrent de déménager en ville, afin que leur fils ait toutes ses chances de réussir sa vie. Ce fut donc la langue des loups aux museaux bleus, que Jacques Bleumuseau parlait couramment et dont personne n’avait jamais entendu parler.

Maintenant, Jacques savait qu'il était parfaitement heureux.

Il se mit debout et regarda la dernière fois la ville lointaine, qui était maintenant clairement visible depuis la colline. Il sourit, puis se remit sur ses quatre pattes et courut à la maison. Dans la forêt des loups aux museaux bleus.



Masha Chammas, 07/06/15